Urgence Liban (presse)

Face à la crise sanitaire une solidarité citoyenne est plus que jamais nécessaire

7 Septembre 2020
... alors que le pays fait face à une forte hausse des contaminations au coronavirus, avec un nombre considérablement réduit de lits d’hôpitaux et unités de soins intensifs dédiés.
La situation était déjà précaire avant l’explosion meurtrière, compte tenu de la crise économique qui frappe le pays depuis des mois, affectant fortement les importations d’équipements médicaux, et le sous-financement du secteur. Aux restrictions liées à la crise financière (le ministère de la Santé a réduit son budget de 7 % cette année), s’ajoutent les difficultés structurelles des hôpitaux privés qui représentent plus des trois quarts du secteur. En effet, l’État libanais avait accumulé au fil des années près de 1,35 milliard de dollars en arriérés, mettant ces établissements en grande difficulté.
Hôpitaux détruits
 
Cependant, l’explosion du 4 août a eu un impact encore plus cataclysmique. À la facture des soins des milliers de blessés causés par les explosions, évaluée à plus de 25 millions de dollars par le syndicat des hôpitaux privés, s’ajoutent les dégâts matériels immenses subis par la plupart des hôpitaux de Beyrouth. Quatre hôpitaux (le Centre médical universitaire-Hôpital Saint-Georges ; le Centre médical universitaire-Hôpital libanais de Geitaoui ; l’hôpital des sœurs du Rosaire ; et l’hôpital gouvernemental de la Quarantaine) ainsi que 12 centres de soins de santé primaires ont été très gravement endommagés et déclarés non opérationnels au moment de l’explosion – leurs équipes ayant néanmoins continué à s’occuper des patients qui ont afflué après l’explosion. Parmi ces hôpitaux, deux centres hospitaliers universitaires à but non lucratif, l’Hôpital grec-orthodoxe (200 lits) et l’Hôpital libanais de Geitaoui (260 lits), situés dans l’un des quartiers limitrophes du port, ont été totalement détruits. Au total, ce sont environ 800 lits dédiés à des soins tertiaires ou spécialisés (soit près de la moitié de la capacité totale de Beyrouth en la matière) ainsi que les deux unités équipées pour traiter des cas de coronavirus à l’hôpital Saint-Georges et à l’Hôpital libanais de Geitaoui qui ont été perdus (environ 20 % des unités de Covid-19 à l’échelle nationale).
Face à cette situation, le Liban compte tout d’abord sur la solidarité internationale. Une conférence des donateurs à Paris a promis près de 300 millions de dollars d’aide immédiate, qui ne concerne donc pas directement la réhabilitation des établissements détruits. Un autre appel de fonds lancé par les Nations unies n’est pour le moment que faiblement souscrit, alors que son montant initialement prévu a été revu à la baisse (de 565 millions à 344 millions de dollars). Là encore, ces fonds ne répondront qu’aux besoins immédiats de la population. Entre-temps, des évaluations des besoins sont en cours de préparation pour la réhabilitation de Beyrouth en vue d’une éventuelle conférence internationale de soutien au Liban qui se tiendrait en automne sous l’égide de la France.
 
Cependant, il faudra au mieux des mois avant qu’une aide humanitaire conséquente pour colmater le secteur de la santé ne soit collectée et décaissée. Quant à l’aide à long terme pour la reconstruction des hôpitaux et autres centres détruits, il faudra attendre non seulement que les besoins soient évalués et les bénéficiaires approuvés, mais aussi que des réformes difficiles soient entamées, dans un pays totalement paralysé politiquement.
Une réhabilitation rapide des services d’urgence des centres hospitaliers universitaires ainsi que des hôpitaux qui desservent des services cliniques vitaux à des populations nécessiteuses ne peut pas attendre l’aide internationale qui n’arrivera que bien tard ou même celle d’un État en faillite. Les hôpitaux de campagne envoyés par le Qatar, la Jordanie et bien d’autres pays sont des hôpitaux mobiles qui proposent des soins d’urgence, mais ne peuvent en aucun cas remplacer les soins hospitaliers d’une population dont les blessures, aussi bien physiques que psychiques, dureront encore longtemps et nécessiteront des soins spécialisés.
 
Note d’espoir
 
Malgré tout, il y a de l’espoir, car à cette solidarité internationale s’ajoute celle, cruciale, de la société civile. Des milliers de volontaires ont montré qu’il était possible d’intervenir sur le terrain, rapidement et efficacement. Les jeunes Libanais se sont rapidement mobilisés pour déblayer les débris. Des associations regroupant des membres de la diaspora libanaise aux États-Unis, en Angleterre et en Europe ont aussi rapidement levé des fonds pour venir en assistance aux ONG et autres initiatives locales qui s’occupent d’aide aux plus démunis (éducation, logement et nourriture).
Dans le secteur de la santé aussi, les efforts de la société civile commencent à faire une différence. Parmi les initiatives lancées dans ce cadre, le « Beirut Emergency Fund 2020 », une coalition de bénévoles libanais et internationaux, a annoncé avoir déversé deux millions de dollars à plusieurs initiatives locales et trois hôpitaux, dont l’Hôpital grec-orthodoxe, l’Hôpital libanais de Geitaoui ainsi que l’Hôtel-Dieu de France. L’ONG internationale Anera a distribué 50 millions de dollars de biens médicaux (équipements et médicaments). Bien que ces fonds ne soient pas suffisants, ils montrent déjà ce que la solidarité civile peut accomplir.
 
Néanmoins, certains hôpitaux gravement endommagés sont pour le moment exclus de ces initiatives, notamment un hôpital qui dessert la population la plus pauvre du pays, l’hôpital de la Quarantaine, et celui des sœurs du Rosaire situé à Gemmayzé (grand hôpital de 200 lits entièrement rénové en 2012 et entièrement pulvérisé par la force de l’explosion). En attendant les retombées d’une éventuelle manne internationale, la mobilisation de la solidarité citoyenne reste donc en première ligne pour porter secours à un secteur sinistré et plus que jamais essentiel dans la crise sociale et sanitaire que traverse le pays.
 
Beyrouth s’est rapidement transformée en Gomorrhe puisque c’est tout un système politique corrompu, orgueilleux et criminel qui est à l’origine de la déflagration. Mais là où la comparaison s’arrête, c’est que contrairement à Gomorrhe, on découvre qu’à Beyrouth il se trouve bien plus de dix justes parmi sa population.
 
Par Joëlle M. ABI-RACHED
Chercheuse invitée en histoire de la médecine à l’École normale supérieure et à l’École des hautes études sociales.
Journal "L'Orient, le jour"